jeudi 23 février 2012

On ne revient jamais de St-Rémy




Extrait du livre "Imagination" de Claude A Simard:

La veille il y avait eu Paris, la gare du nord, le TGV qui va trop vite comme l’été quand il passe chez-nous. Et puis, sur le parvis de la gare d’Avignon, le soleil de Provence, à midi.

J’avais quinze ans quand nous lisions Daudet. Tant de douceur plus tard, Marcel Pagnol et Giono et Peter Mayle nous avaient aussi prévenus à propos des matins de Provence. Mais on ne peut rien y comprendre tant qu’on ne s’est pas réveillé par un matin d’automne à St-Rémy.

Levés tôt. Marché jusqu’au village pour acheter le quotidien et le pain que nous avons badigeonné de confitures aux fraises pour petit-dejeuner sur terrace fleurie. Dans la cour intérieure attenante, poussent deux vieux arbres immenses. Arrives-tu à croire que nous sommes en octobre? Un vieux monsieur tout habillé de gris rentre chez-lui. Dans sa main droite, il tient un bouquet tout rouge pour elle...

Sur la grande place, hier si tranquille, le soleil écrit des traces de lumière sur les murs des maisons, ce matin. Et les marchands ont installé leurs étals devant l’église et devant la mairie où il est écrit en grandes lettres: Liberté Égalité Fraternité. Sous les platanes et sous les parasols c’est le marché du mercredi. Trois ou quatre heures de couleurs avant que sonne à midi le clocher. Des femmes jeunes dorées décoletées, des dames vieilles roses et frileuses enveloppées de laine. Des sportifs à vélo qui semblent pourtant avoir passé l’âge. Quelques heures où se faire compter romance avec l’accent en écoutant Fabi chanter Bécaud accompagnée à la guitare par Maumau, le vrai de l’électrique qui pousse l’ampli au maximum.

Le St-Rémy du mercredi me fait tourner la tête. Je ne sais plus quoi dessiner tant il y a de plaisir sur la place. Sur les tables parées de nappes provençales, des plats d’olives noirs ou verts fourrés d’amandes d’anchois ou de piments. Bouquets de thym de romarin. Petits pots de confitures qui racontent la douceur de l’été passé. Meules de fromage. Citrouilles. Longues tresses d’ail qui annoncent déjà les fumets de l’hiver qui vient. Et les oeufs frais de ce matin dans un panier d’osier.

Trois ou quatre heures seulement, peuchère. Sais-tu seulement la couleur d’une orange, le goût sucré du melon vert, l’odeur des tomates mûres. Regarde les couronnes tressées de lavende séchée. Que ça sent bon ici! Le jaune des citrons me donne des frissons.

Quand on dessine ici, faut bien le faire. Par dessus ton épaule c’est peut-être Vincent qui observe le trait du crayon. Si on prête attention on l’entend, me dit-on, prodiguer ses conseils: le ciel est bien plus bleu que ça, jeune homme ! Et les tournesols...

Nous rentrons chez-nous par les ruelles éclaboussées de lumière. Vers quatorze heure on toutes les fenêtres ferment les volets. La tradition voudrait qu’apès le lunch bien arrosé de rouge, on fasse un petit roupillon. N’y pensez même pas. J’ai la cervelle est en galère. Elle dessine dessine jamais assez jamais assez. On se croirait en TGV.

Des mois après être rentré au Canada, l’hiver bien installé, frissonnant, j’invente sur ma toile un matin sur la place où la chaleur vient du soleil. On ne revient jamais de St-Rémy...

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